Un décret fixe la date d’ouverture d’un téléservice, et cette date ne bouge pas, quoi qu’il arrive côté technique. C’est la situation vécue sur un guichet numérique porté par une collectivité territoriale pour la dématérialisation d’une démarche administrative : 45 jours entre la commande ferme et l’ouverture légale, sans possibilité de glisser d’une semaine si les temps de chargement n’étaient pas au rendez-vous.
Dans ce contexte, l’audit de performance ne pouvait pas être une simple passe de Lighthouse en fin de projet. Il fallait un budget de performance fixé dès le cadrage, avec des seuils qui engagent l’équipe de développement comme le prestataire d’hébergement, et une checklist exécutée à plusieurs reprises pour vérifier que rien ne régresse à l’approche de l’échéance.
Fixer le budget avant d’écrire une ligne de code
La première étape a consisté à traduire l’exigence réglementaire — un service accessible et utilisable dès le jour d’ouverture — en seuils techniques mesurables. Le budget retenu tenait en quatre chiffres : un LCP sous 2,5 secondes en 4G simulée, un CLS sous 0,1, une page d’accueil sous 800 Ko transférés, et un TTFB serveur sous 400 ms hors CDN. Ces seuils ont été inscrits dans le cahier des charges technique, au même titre que les exigences fonctionnelles.
La checklist utilisée à J-45, J-20 et J-5

Plutôt qu’un audit unique, trois passages identiques ont été planifiés, avec le même protocole à chaque fois pour que les résultats soient comparables :
- Purger tous les caches (page, objet, CDN) et relancer un test à froid avec WebPageTest depuis une localisation proche des usagers cibles.
- Vérifier le poids et le format des images du guichet avec
wp cli media listet contrôler qu’aucun visuel ne dépasse 200 Ko. - Contrôler les requêtes SQL de la page de dépôt de dossier avec Query Monitor, en particulier les jointures sur les tables de statuts de démarche.
- Rejouer un test de charge léger (50 utilisateurs simultanés) pour simuler un pic d’ouverture de guichet.
- Vérifier que le cache de page exclut correctement les zones authentifiées (suivi de dossier, espace personnel).
- Contrôler les en-têtes
Cache-Controldes assets statiques et la compression Brotli côté serveur.
Ce que le calendrier légal a changé dans les arbitrages
Sur un projet classique, un dépassement mineur du budget de performance se règle par un sprint supplémentaire. Ici, ce n’était pas envisageable : à J-20, un module de recherche de démarches ajouté tardivement faisait grimper le TTFB à 620 ms. Plutôt que de le réécrire dans l’urgence, l’équipe a choisi de le charger en différé après l’affichage du formulaire principal, une décision qui n’aurait pas été prise aussi vite sans une date de bascule non négociable.
| Passage | LCP mesuré | TTFB serveur | Décision prise |
|---|---|---|---|
| J-45 | 3,4 s | 510 ms | Report du module de recherche en chargement différé |
| J-20 | 2,8 s | 390 ms | Activation du cache de page complet hors zones authentifiées |
| J-5 | 2,1 s | 340 ms | Validation, pas de modification supplémentaire |
Le piège du test de charge fait trop tard
Un test de charge planifié à J-5 laisse trop peu de marge pour corriger un problème structurel. Sur ce projet, le premier test de charge à 50 utilisateurs simultanés a été volontairement placé à J-20, en sachant qu’un souci découvert à ce moment laissait encore trois semaines pour agir. Le second test, à J-5, ne servait qu’à confirmer l’absence de régression, pas à découvrir un problème.
Notre règle sur ce type de projet : le dernier test de charge avant l’ouverture ne doit jamais être le premier. S’il révèle quelque chose de neuf, c’est que le calendrier d’audit était mal découpé.
Ce qu’un guichet public impose de plus qu’un site vitrine
La contrainte de performance s’accompagne ici d’une contrainte de disponibilité : un pic de connexions le jour de l’ouverture est prévisible, pas hypothétique. Le budget de performance a donc intégré une marge volontaire de 30 % sous les seuils cibles, pour absorber un afflux au-delà des estimations sans dégrader l’expérience des premiers usagers.
Ce qu’on retient
Un délai légal ne laisse pas de place à l’improvisation, mais il a un effet positif inattendu : il force à fixer le budget de performance dès le départ, à planifier les vérifications au lieu de les subir, et à trancher vite plutôt que de repousser. La checklist en trois passages, avec des seuils écrits noir sur blanc dès le cadrage, reste le socle que nous réutilisons sur chaque projet soumis à une échéance réglementaire.